vendredi 24 mars 2017

Un article de Corine Pelluchon (auteur du Manifeste animaliste) paru dans Le Monde (mars 2017)


C.Pelluchon y démontre que la question de l'animal n'est pas seulement une question de droit : elle reconduit à la morale et à la politique ; la souffrance infligée à l'animal interroge l'homme sur l'humain autant que sur l'animalité.


Corine Pelluchon : « Le jour où l’on prend conscience de l’intensité de la souffrance animale, tout s’écroule »

Pour la philosophe, l’animalisme est inséparable de la lutte contre les formes d’exploitation et d’injustice entre êtres humains.
LE MONDE DES LIVRES | Propos recueillis par

Auteure du récent Manifeste animaliste. Politiser la cause animale (Alma, 112 p., 10 €), Corine Pelluchon est spécialiste de philosophie morale et politique. L’un des pans de sa recherche concerne l’intégration, au cœur de nos démocraties, des questions écologiques et animales.

La viande est-elle une question philosophique ? ­Depuis quand ?
Plutarque, né vers 46 ap. J.-C., a écrit un Traité sur les animaux dans lequel il montre que l’alimentation carnée n’est ni naturelle ni nécessaire quand on a en abondance des céréales et des fruits. On demandait à Pythagore, écrit-il, comment il pouvait être végétarien, mais c’est le fait de manger de la viande qui devrait étonner. En effet, les humains ne déchirent pas les animaux avec leurs dents, et ils ont besoin de cuire la viande pour masquer sa provenance. Ils oublient ainsi la violence liée à l’acte de tuer un animal. Plutarque, que Montaigne a lu, est l’une des figures du végétarisme antique. Il s’agit d’un végétarisme philosophique, qui pose la question de savoir qui je suis pour faire couler le sang des bêtes afin de me nourrir. Il y a, à mon avis, un autre végétarisme, lié aux conditions actuelles d’élevage et d’abattage et aux problèmes environnementaux.

Quel est le chemin intellectuel et philosophique qui vous a menée à la cause animale ?
Pendant mon séjour aux Etats-Unis, en 2006-2007, j’ai lu les travaux de Peter Singer et de Tom Regan. J’enseignais l’éthique médicale à l’université de Boston et travaillais sur les catégories de la responsabilité et de la vulnérabilité, sur l’identité telle qu’elle est mise au défi par la maladie d’Alzheimer, ce qui allait donner lieu à L’Autonomie brisée (PUF, 2009). Tout de suite, je me suis démarquée des travaux sur l’éthique animale qui partent du statut moral et juridique des animaux et dénoncent les abus que ces derniers subissent. Ce qui m’intéressait, c’était de construire un concept de responsabilité qui caractérise les humains mais qui s’étende aussi aux animaux avec lesquels nous partageons la vulnérabilité. Dès Eléments pour une éthique de la vulnérabilité (Cerf, 2011), je fais ce lien entre un nouvel humanisme et l’animalisme (l’engagement pour les animaux). La question animale s’imposait à la fois comme une question ontologique (elle remet en cause la plupart des catégories ayant servi à penser l’identité humaine) et comme une question stratégique, qui met au jour l’injustice de notre justice, le fait que nous organisons la coexistence avec les animaux en nous octroyant une souveraineté absolue sur eux.
Je suis végétarienne depuis 2003, mais c’est en 2007 que j’ai vraiment pris conscience de l’intensité de la souffrance animale. La question animale est devenue la question de ma vie. Et, curieusement, plus ça va, plus c’est douloureux.

Dans « Manifeste animaliste », vous écrivez que, quand nous tuons des animaux, nous sommes en guerre contre nous-mêmes. Qu’est-ce à dire ?
La maltraitance animale est un coup de projecteur sur un système, appelons-le capitaliste, qui est fondé sur l’exploitation illimitée des vivants, animaux et humains. Ce système contre-productif sur le plan environnemental et social vide le travail de son sens et pousse à des aberrations (des vaches laitières qui ont des mammites et boitent, etc.). De plus, cette violence implique une dégradation de l’humain : pour supporter ce qui est fait aux animaux, qu’on soit consommateur ou acteur de ces filières, il faut s’insensibiliser, refouler toute pitié. Tout le monde sait ce qu’il se passe, mais beaucoup de personnes ne veulent le voir de peur de souffrir et d’avoir honte. Cela explique leur indifférence. Il est vrai que, le jour où l’on prend conscience de l’intensité de la souffrance animale et du nombre d’animaux sacrifiés, tout s’écroule. C’est pourquoi, au lieu d’accuser les gens, il est important de les aider à passer de l’autre côté du miroir afin qu’ils aient la force de changer leurs habitudes et d’agir pour sortir d’un modèle de développement devenu infernal. Aujourd’hui, environ 85 % de la production est intensive (avec castration à vif des porcelets, etc.) ! Nous avons laissé s’installer sur terre un enfer pour les animaux.

Pourquoi faut-il « politiser la cause animale » ?
La théorie politique du droit des animaux correspond à une nouvelle vague de la question animale, avec les travaux de Donaldson et Kymlicka (Zoopolis, Alma, 2016). Cette politisation est liée à un sentiment d’échec : après quarante-cinq ans de créativité théorique, rien n’a changé pour les animaux. Politiser la question animale, ce n’est pas seulement parler des droits des animaux, mais penser la justice, en prenant en compte leurs intérêts dans nos politiques publiques. Le point de départ est la reconnaissance de la communauté mixte que nous formons avec eux – ou « zoo­polis ». Quand on construit des ponts ou qu’on pratique l’élevage, on a un impact sur les animaux. Pourtant, les règles de la vie politique sont déterminées au seul bénéfice des humains. Au lieu de considérer la question animale comme un îlot éthique, il s’agit de l’intégrer à une théorie globale (ce que je fais en l’intégrant à une philosophie de la corporéité, qui fait surgir un sujet relationnel sur lequel s’appuie une théorie politique prenant en compte les intérêts des humains et des animaux).
Mon Manifeste animaliste offre des repères pour faire avancer la cause animale en respectant les règles de la démocratie. Pour cela, il est nécessaire de prendre ausérieux la profondeur de nos préjugés spécistes et d’avoir de la bienveillance à l’égard de ceux que l’on veut convaincre, comme Abraham Lincoln, dans son combat pour l’abolition de l’esclavage, l’avait compris.

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